Approches neurophénoménologiques des états modifiés de la cognition

Approches neurophénoménologiques des états modifiés de la cognition

Les progrès techniques en neuroimagerie ont permis aux neurosciences cognitives d’avancer grandement dans la compréhension des mécanismes biologiques sous-tendant le fonctionnement du système nerveux. Pourtant l’observation à la troisième personne se heurte à un fossé explicatif lorsqu’il s’agit d’appréhender la phénoménologie de l’expérience à la première personne (Chalmers 1995). Le projet de la neurophénoménologie est né de ce constat et vise le dépassement de ce problème par la combinaison des approches à la première et troisième personne (Varela 1995; Thompson et al. 2005).

Cela représente un intérêt méthodologique certain pour l’étude des états modifiés de la cognition puisque ceux-ci se caractérisent particulièrement par une modification de l’expérience subjective. Ils constituent donc un modèle expérimental intéressant pour l’étude à la première personne, notamment par la possibilité qu’ils offrent à rapporter des variations phénoménologiques importantes et quantifiables (Studerus et al. 2010). Or, certains de ces états modifiés peuvent être induits artificiellement ce qui rend possible leur appréhension opérationnelle à partir de la neuroimagerie. Il existe par exemple désormais un nombre important d’études portant sur la méditation et l’hypnose (e.g. Dumas et al. 2009). Le regain d’intérêt pour l’étude des états modifiés de la cognition s’accompagne également par une réapparition de protocoles de recherche utilisant des substances psychotropes (Vollenweider & Kometer 2010; Carhart-Harris et al. 2012).

Néanmoins, le caractère intrusif de ces protocoles rend leur mise en place difficile, surtout dans un contexte de recherche indépendante. Les états modifiés de la cognition induits par le son, et plus particulièrement la musique, sont en revanche plus facile à aborder car ils ne nécessitent ni un appel spécifique à des experts, ni l’usage de substances contrôlées. Si de nombreux résultats existent déjà en audition et musicologie (e.g. Berger & Turow, 2011), la question de l’altération de la cognition par le son reste encore très marginalement étudiée en neuroimagerie. Les premières études neurophénoménologiques s’inscrivaient dans un cadre neurodynamique (Lutz et al. 2002; Lutz et al. 2004). Des études récentes montrent des corrélations entre la modification d’oscillations cérébrales et l’apparition d’hallucinations (Twomey & Glennon 2010; van Lutterveld et al. 2012). Il existe donc bien un lien entre son et altération de la cognition.

Cet axe de recherche aborde les états modifiés de la cognition dans un contexte transdisciplinaire afin de 1) mieux caractériser quelles caractéristiques rendent certaines stimulations sonores plus prompt à modifier l’expérience subjective; 2) mesurer les corrélats cérébraux de ces différents caractéristiques  ; 3)  relier ces corrélats à des processus neurophysiologiques connus ; 4)  déduire des potentielles relations causales entre ces processus et la phénoménologie de l’expérience à la première personne.

Pour ce faire, nous nous intéressons plus spécifiquement à l’étude en électroencephalographie de deux états modifiés de la cognition induits par le son: 1) l’écoute passive de rythmes binauraux, qui malgré l’existence de plusieurs années de rapports subjectifs reste quasi-inexplorée en neuroimagerie (Karino et al. 2006; Lavallee  et al. 2011), et est toujours sujette à débat (Goodin et al. 2012); 2) l’état de transe chamanique Mongole créée par la stimulation rythmique d’un tambour, qui se caractérise par des modifications importantes de la perception (Aldridge & Fachner 2006). Dans les deux cas, les tâches expérimentales autorisent un travail libéré de techniques invasives. L’utilisation d’entretiens d’explicitation (Petitmengin 2006) ainsi que d’échelles de rapports subjectifs adaptés (Studerus et al. 2010) permettra ainsi des formes de quantifications phénoménologiques des altérations de la cognition. Ces différents éléments seront mis en relation avec les variations de puissance et de connectivité fonctionnelle des rythmes cérébraux usuels (Steinke et al. 2011).

 

Responsable : Guillaume DUMAS

Laboratoire de Génétique Humaine et Fonctions Cognitives, Institut Pasteur

Contact: guillaume.dumas@pasteur.fr

Page personnelle: http://pasteur.academia.edu/GuillaumeDumas

 

Références

Aldridge D, Fachner J (2006) Music and Altered States. Jessica Kingsley Publishers.

Berger J, Turow G, editors (2011) Music, Science, and the Rhythmic Brain: Cultural and Clinical Implications (Routledge Research in Music). 1st ed. Routledge.

Carhart-Harris RL, Erritzoe D, Williams T, Stone JM, Reed LJ, et al. (2012) Neural correlates of the psychedelic state as determined by fMRI studies with psilocybin. Proceedings of the National Academy of Sciences 109: 2138–2143. doi:10.1073/pnas.1119598109.

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Dumas G, Gonzales J, Lehmann A (2009) Rapport #26 PIRSTEC: Prospective de la recherche sur les Hallucinations et Autres États Modifiés de Conscience dans les Sciences et Technologies Cognitives. http://artemoc.scicog.fr

Goodin P, Ciorciari J, Baker K, Carrey A-M, Harper M, et al. (2012) A High-Density EEG Investigation into Steady State Binaural Beat Stimulation. PLoS ONE 7: e34789. doi:10.1371/journal.pone.0034789.t007.

Karino S, Yumoto M, Itoh K, Uno A, Yamakawa K, et al. (2006) Neuromagnetic responses to binaural beat in human cerebral cortex. Journal of Neurophysiology 96: 1927–1938. doi:10.1152/jn.00859.2005.

Lavallee CF, Koren SA, Persinger MA (2011) A Quantitative Electroencephalographic Study of Meditation and Binaural Beat Entrainment. The Journal of Alternative & Complementary Medicine. doi:10.1089/acm.2009.0691.

Van Lutterveld R, Hillebrand A, Diederen KMJ, Daalman K, Kahn RS, et al. (2012) Oscillatory Cortical Network Involved in Auditory Verbal Hallucinations in Schizophrenia. PLoS ONE 7(7): e41149. doi:10.1371/journal.pone.0041149

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Studerus E, Gamma A, Vollenweider FX (2010) Psychometric Evaluation of the Altered States of Consciousness Rating Scale (OAV). PLoS ONE 5(8): e12412. doi:10.1371/journal.pone.0012412

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